ça va aller
Comment le sujet de la “santé mentale” s’est invité (durablement) dans nos vies, et le parcours (chaotique) que cela a engendré.
Comme souvent à chaque fois que je pousse le bouton “envoyer” d’une newsletter je me dis que j’ai du temps avant la prochaine, qui en général s’écrit déjà dans ma tête. Mais évidemment la vie reprend ses droits et le temps dérape.
Et puis cette histoire de “santé mentale”, ce n’est pas un sujet facile finalement. Comment en parler et partager notre expérience pour qu’elle soit utile ? Avant d’évoquer notre parcours, j’en ai évidemment parlé avec la principale concernée pour avoir son accord. Nous avons décidé d’aller dans le détail pour éclairer autant que possible cette errance que d’autres traversent, bien que le sujet ait été désigné “grande cause nationale” pour 2025.
Je pensais connaître
Les psys, l’anxiété, et même la dépression, je connaissais déjà. D’une manière ou d’une autre, de près ou de loin, mais je connaissais. Aller chez le psy n’a jamais été un tabou, c’était plutôt une option disponible en cas de besoin même quand j’étais enfant. Et c’était pareil pour celui qui partage ma vie.
En revanche, j’ai l’impression que l’expression “santé mentale” est apparue récemment dans le langage courant. Ça me fait l’effet de “charge mentale” : je n’y pensais pas dans ces termes, mais une fois que les mots sont posés, cela semble évident.
En creusant un peu j’ai appris que l’expression “mental health” apparaît dans les pays anglo-saxons dès 1930, et que c’est après la seconde guerre mondiale, que l’OMS intègre la notion dans sa définition globale de la santé : “La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social...” En France jusque dans les années 70-80, “santé mentale” reste un terme d’experts et arrive dans le langage courant dans les années 2000, avec la médiatisation du bien-être. Son usage a explosé dans les médias et sur les réseaux sociaux depuis 2010 accompagnant une libération de la parole et c’est tant mieux.
Il n’empêche que, malgré notre familiarité avec ces questions, nous n’étions pas préparés pour les étapes que nous allions traverser.
Comme je le disais dans ma première newsletter sur mon cheminement sur l’éducation, très jeunes mes filles ont, chacune à leur manière, été confrontées à l’anxiété flirtant souvent avec des questions existentielles qui nous ont amenés à chercher l’aide de thérapeutes. On a donc assez tôt eu “rendez-vous chez la psy”.
Mais en 2021, quand nous avons quitté Paris, on a basculé dans une autre dimension. Quelques mois après notre arrivée, notre fille aînée, qui entrait alors en seconde, a commencé à se sentir vraiment mal. Très mal. Nous avons tout d’abord mis ça sur le compte du déménagement, de la colère, de l’âge, du changement, de l’adolescence … On a trouvé un psy, et on s’est dit qu’une fois entre de bonnes mains ça irait mieux.
Oui, mais non. Ça l’a aidé, certes, mais surtout à comprendre à quel point ça n’allait pas. Quelques mois avant notre déménagement, elle avait vécu des événements traumatiques (dont nous n’étions pas au courant), que son cerveau avait voulu oublier mais qui refaisaient surface. Évidemment bouleversés on a continué à l’accompagner du mieux qu’on a pu. Mais ça n’allait pas mieux. Et c’est là que le basculement dans une autre réalité a commencé.
Aide toi, et le ciel t’aidera
Cet adage que je croyais issu d’une éducation catholique ancrée dans une partie de ma famille, trouve en fait ses origines dans la sagesse populaire. On le retrouve aussi bien dans les fables d’Ésope (620-564 av J.C) que celle de La Fontaine (Le Chat embourbé 1668). J’avoue qu’il m’a toujours aidé à avancer surtout quand c’est difficile.
Entre 2021 et 2022, la santé mentale de notre fille se dégrade et en décembre elle est vraiment dans une souffrance psychique intense.
À ce moment là, la situation c’est :
Une ado de 17 ans en détresse absolue, avec des idées (très) noires, et des “actes auto-dommageables” (c’est comme ça qu’on désigne par exemple la scarification).
Un psychologue qu’elle apprécie, qui la suit presque toutes les semaines, qui n’a pas de diagnostic précis, mais qui nous dit qu’elle avance et qu’en cas de crise il faut aller aux urgences.
Au début on est réticents à l’amener aux urgences, on a aussi du mal à imaginer qu’elle doit prendre des médicaments (alors qu’on a pas du tout ce réflexe en règle général) - on a l’impression que ça ne règlera pas le problème. Mais on comprend que ça la rassure. Alors on l’emmène. Presque toutes les semaines. Elle prend un traitement pour calmer l’anxiété, mais ça ne semble pas beaucoup aider. On nous dit que ça prend parfois du temps, alors on patiente.
On a de la chance, aux urgences de l’hôpital Lapeyronie à Montpellier, on lui propose un dispositif expérimental (qui n’existe pas dans tous les CHU) un “fil rouge” avec une infirmière qui garde le contact avec elle toutes les semaines (en plus du psy). Elle la voit et peut l’appeler, ça lui fait beaucoup de bien et l’aide à tenir. J’espère que ce dispositif sera étendu à tout le territoire, il est indispensable. Cet article du Monde (dans lequel on peut lire mon témoignage) en parle très bien.
Au bout de quelques visites (au moins 6 ou 7) en panique aux urgences, on voit le directeur du service qui nous donne (enfin) des pistes concrètes : Il faut trouver un psychiatre. Pour cela il nous recommande de nous rapprocher du centre médico-psychologique (CMP) dont on dépend. Je n’avais jamais entendu parlé de ces structures (ce n’est pas faute d’avoir cherché des infos sur internet). Nous avions abandonné l’idée de trouver un psychiatre “en ville”… Il aurait fallu être “super recommandés”. Entre trouver le bon et en trouver un qui prend des nouveaux patients c’est pire que de faire Koh Lanta …. Et faire le choix du service public permet un suivi, global et cohérent. Le dossier est consultable par l’ensemble des médecins et thérapeutes quel que soit le service (y compris les urgences).
Il nous dirige aussi vers l’UCAP (Unité Court Séjour pour Adolescents du pôle de psychiatrie) et dans des moments de grande détresse Salomé a pu y faire de très courts séjours. À noter : il n’y a que 5 lits, donc évidemment il faut que la crise coïncide avec une place disponible, et quand on voit les chiffres récents sur la santé mentale des adolescents, ça relève du miracle. Ces séjours, permettent de mieux comprendre ce qui lui arrive, elle se sent en sécurité, et nous on relâche un peu, parce qu’elle est en effet bien entourée. Évidemment ce n’est pas foufou, on préfère qu’elle soit avec nous à la maison.
Il nous dit aussi que Salomé souffre sans doute d’un “trouble de la personnalité borderline” et qu’il faudrait la faire diagnostiquer. On découvre qu’un des seuls centres français dédiés à ce trouble est à Montpellier à 10 mn de chez nous au CHU. Malheureusement elle n’a pas 18 ans et ne peut pas encore être reçue.
Une perspective se dessine enfin, même s’il faut patienter. La psychiatrie peine encore à accompagner les 16-18 ans, coincés entre services pédiatriques et adultes. Pour la première fois depuis des mois, on a l’impression que le ciel s’éclaircit. On passe d’une “prise en charge de l’urgence” à l’éventualité d’une “prise en charge pérennisée”.

Psychologues Vs Psychiatres / Psychologues Vs Psychologues
À ce stade, en dehors de celui de l’UCAP, Salomé n’a pas de psychiatre attitré et on réalise que psychiatre et psychologue n’ont pas la même fonction. Le psychologue, qui aide à comprendre, traverser, questionner, trouver des outils, ne suffit plus. Le psychiatre régule les médicaments et pose un diagnostic basé sur le DSM_5 (manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, référence internationale des psychiatres). C’est étrange, mais ça n’a pas du tout été évident pour nous de comprendre cette différence.
Là on est en décembre et le rdv avec le psychiatre du CMP est en février (et on nous précise que c’est super rapide par rapport à la moyenne). Pour “tenir” notre fille alterne entre séance chez le psychologue, infirmière du fil rouge, quelques visites aux urgences et une hospitalisation. Elle a un traitement mais les médecins tâtonnent.
En février arrive enfin le rendez-vous tant attendu au CMP.
Le psychiatre ne nous explique pas grand-chose, si ce n’est qu’on va tester un protocole de médicaments et qu’on va voir ce qui fonctionne ou pas. Encore une période d’adaptation avant qu’il y ait stabilisation. Les rendez-vous sont assez espacés, entre deux il faut (encore) tenir le coup, même s’il est possible d’écrire ou d’appeler le psychiatre si besoin. Au bout de quelques mois, Salomé va mieux et la partie “dépressive” des symptômes diminue.
Nous avons réussi avec l’appui du psychiatre du CMP a avoir un diagnostic du centre borderline. C’est confirmé. On peut mettre des mots, c’est déjà ça.
Le centre borderline nous propose une “formation pour les proches” (de la psycho-éducation) même si Salomé n’est toujours pas contactée pour commencer la thérapie.
Le jour de ses 18 ans j’écris à nouveau au centre pour savoir quand pourra commencer la thérapie. Elle commencera en Janvier 2024.
Le psychiatre et le psychologue n’ont pas le même point de vue, ni les mêmes qualificatifs, ni le même diagnostic. On navigue avec cette donnée. Côté psychologue aussi, c’est compliqué de choisir un thérapeute. Pour permettre à notre fille d’avancer “concrètement” la thérapie par la parole ne suffit pas et il faut la diriger vers une autre forme de thérapie.
C’est en lisant le livre de David Gourion “Guérir nos âmes blessées - La révolution des thérapies.” que j’ai compris les dimensions à prendre en compte : ce qui se jouait, et comment aborder la thérapie et la guérison. Il y explique les dernières découvertes, la sciences des émotions, les différentes formes de thérapies (et leurs différences) en abordant aussi bien l’approche psychanalytique que les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) les plus récentes ou l’EMDR.
Des guerres de chapelles qui font rage et des patients coincés entre les deux avec comme seul objectif / envie : aller mieux et se sortir de là.
Aujourd’hui, les politiques publiques (y compris l’enseignement dans les universités) s’orientent de plus en plus vers les neurosciences et les TCC s’éloignant peu à peu de la psychanalyse. Des sénateurs viennent même de proposer de mettre fin au remboursement des soins et prestations “se réclamant de la psychanalyse ou reposant sur des fondements théoriques psychanalytiques” (personnellement je n’ai eu que très rarement la possibilité de me faire rembourser ce types de soins quelle que soit l’obédience du thérapeute). Un amendement qui inquiète bon nombre de thérapeutes, pose mille questions (comment faire le tri dans ce cas ? comment faire pour être sûrs d’être bien soignés ?) et risque de provoquer encore des discussions sans fin qui ne vont pas toujours dans le sens du mieux-être des patients. À suivre.
Pour m’aider à mieux appréhender le “paysage de la psychiatrie/psychologie contemporaine”, j’ai écouté ces podcasts (notamment) :
sur la psychanalyse, celui-ci pour une vue d’ensemble (plutôt critique) et celui-ci (plutôt favorable)
sur les TCC j’ai par exemple écouté le Professeur Légeron au micro de Pauline Laigneau
Avec le livre de David Gourion, ça m’a donné une idée du panorama actuel et j’ai retenu que :
Le lien et le “contrat” (ce sur quoi on se met d’accord) avec le thérapeute que l’on choisit sont essentiels pour que la thérapie soit efficace.
La santé mentale doit être abordée de manière globale en incluant : les soins thérapeutiques, mais aussi l’environnement familial, psychosocial, la psycho-éducation ou encore la pair-aidance (pratique issue des vécus partagés entre personnes ayant traversé des expériences similaires).

Now what ?!
Après deux ans de navigation à vue, fin 2023 la situation s’améliore pour notre fille (et par ricochet pour l’ensemble de la famille) :
Une jeune fille qui se sent mieux, qui a un traitement, un psychiatre qu’elle voit tous les mois et demi (il faut donc souvent ne pas oublier d’aller chez le généraliste pour renouveler le traitement …) et un psychologue qu’elle voit de moins en moins.
Des parents qui ont commencé une “formation” pour les proches de personne avec un trouble de la personnalité borderline (2h par semaine pendant 10 semaines quand même).
Une date pour commencer la thérapie (un protocole qui s’étend sur plusieurs mois voir années et qui s’ajoute au suivi du psychiatre et du psychologue) au centre de Thérapies des Troubles de l’Humeur et Émotionnels / Borderline.
On prononce plus souvent l’acronyme DSM-5 dont on ne connaissait même pas l’existence quelques mois auparavant. Cette nouvelle dimension fait partie de nos vies et surtout de celle de Salomé. Ce qui l’aide énormément, c’est sa soif de comprendre. Petite déjà, elle s’intéressait au fonctionnement de la psyché et nous avait partagé son envie de soigner les personne souffrant de maladies mentales. Aujourd’hui elle prend soin d’elle et met beaucoup de cœur à trouver la meilleure façon de “gérer” ses troubles en explorant ses propres solutions. Elle a trouvé seule une nouvelle psychiatre (via le centre de soin universitaire qui fait un travail essentiel) et une psychologue avec qui ça se passe bien.
Son diagnostic évolue et se dirige vers une bipolarité. Quand la psychiatre nous a partagé ses suspicions, j’avais déjà lu le livre de Nicolas Demorand et écouté ce podcast avec Philippa Motte, mais j’ai quand même demandé “cela veut dire qu’il n’y a pas de guérison possible ?”
Elle m’a répondu “c’est une maladie chronique oui, elle sera suivie toute sa vie, mais il y a plein de gens qui sont bipolaires et vivent avec”.
“Maladie chronique” c’était la première fois que j’entendais ces mots pour désigner une maladie mentale. D’une certaine manière cela m’a permis de poser les choses, d’accueillir cette nouvelle donne. Et je crois que pour Salomé, ça a permis aussi une forme d’apaisement. Maintenant on a un cadre, ce ne sera pas facile, elle sait que cela devra être ajusté tout au long de sa vie, mais c’est possible. La libération de la parole par des personnalités visibles, artistes ou sportifs … est un grand pas et d’une aide évidente.
La souffrance des ados
Quand celle de notre fille est devenue visible et insupportable, on a beaucoup entendu : c’est “normal” c’est une ado, c’est une période difficile. Sauf que depuis quelques années (avec le Covid pour catalyseur) les chiffres sur la santé mentale des jeunes (et particulièrement des jeunes filles) parlent d’eux-même.
Les données 2024 montrent que l’augmentation persiste et s’accentue : elle est particulièrement marquée chez les très jeunes filles âgées de 10 à 14 ans avec une progression de + 22 % entre 2023 et 2024 tandis qu’elle atteint +14 % chez les 15-19 ans.
Nous sommes nombreux à traverser ces errances. Entre politiques publiques, enseignements, formation des médecins et des thérapeutes, les chemins à parcourir sur le sujet semblent interminables. En mai 2025, 20 enfants entre 12 et 18 ans, ont proposé des mesures concrètes, justes et pertinentes à mettre en place et en juin, le gouvernement (de l’époque) a annoncé un Plan d’action santé mentale détaillé. On a hâte de voir tout ça se concrétiser. Il y a urgence.
Ce parcours nous a transformés, nous a appris la patience et nous a rapprochés.
Ce qui m’a aidé et m’aide encore
Le contact permanent avec la nature.
Le soutien mutuel avec celui qui partage ma vie. On n’avance pas toujours au même rythme mais on reste groupés !
La poésie, et notamment les mots de Christian Bobin (j’aime tellement ce livre). Ne jamais cesser d’apprendre. Mais accepter de ne pas tout comprendre.
Le mouvement du corps encore et toujours, même quand je n’en ai pas envie (et c’est fréquent).
Cette chanson de Crosby Stills Nash & Young et toutes celles qui lui ressemblent (et je trouve que ça colle bien avec la saison).
C’était encore bien trop long … mais je voulais raconter ce temps long justement. J’espère que ce récit pourra aider si besoin.
Comme toujours je vous livre quelques ressources Shortcuts ICI.
Merci d’avoir lu jusqu’ici, ça fait chaud au cœur, j’ai hâte d’avoir vos retours (et recos).
Murielle xxx






Merci pour votre témoignage, je suis très touchée. J'ai été diagnostiquée borderline, certain.es se demandaient si ce n'était pas plutôt de la bipolarité, pendant ma formation de thérapeute j'ai plutôt découvert que tout ça relevait plutôt du TSPT (trouble du stress post-traumatique), quoiqu'il en soit aujourd'hui je vais bien et la plupart de mes symptômes ont disparu. C'est de cela que je voudrais témoigner: je me suis rétablie.
Pour moi, le plus important, ce n'est pas la méthode, mais l'engagement et la particularité des thérapeutes qui font la différence. Les guerres intestines et les lois successives sont en train de tuer la psychothérapie, qui n'est ni de la psychanalyse, ni de la psychologie, ni de la psychatrie, et qui permettait de développer des approches multiples dans lesquelles chacun.e pouvait trouver ce qui lui convenait: art-thérapie, gestalt, thérapies psycho-corporelles, etc. Et ça devient opaque pour les personnes qui ont besoin d'aide.
J'aime beaucoup écouter ce podcast avec des témoignages de personnes avec des troubles et des interventions de professionnel.les https://podcasts.apple.com/fr/podcast/dingue-rts/id1646587581
Ainsi que Folie douce https://podcasts.apple.com/fr/podcast/folie-douce/id1726024334
Et la bd de Lisa Mandel Se rétablir https://www.exemplaire-editions.fr/exemplaire/librairie/livre/se-retablir
J'ai beaucoup aimé votre post. Je travaille dans un service de Pédiatrie qui accueille les enfants jusqu'à leurs 18 ans, pour tout motif de la bronchiolite à l'appendicite. Les enfants de 9 ans à presque 18 ans, qui vont mal sont de pkus en pkus nombreux depuis 2 ans et demi. Votre témoignage est essentiel à partager pour tous ces parents, famille, fratries, amis démunis devant ces désespoirs, anxiétés, dépressions, mal être. Merci pour le témoignage de votre parcours. Belle route à vous et votre famille